Trois paires de bas, des escarpins, une paire de baskets pas trop usées et la bonne vieille mini jupe noire, nous voilà partie pour Francfort City, qui accueille chaque année une cinquantaine de foires ou salons parmi les plus renommés et dans les branches les plus diverses. Je travaille au salon de l'électronique pour une jeune agence de design.
Le premier soir, une soirée design a lieu dans l'ancien bâtiment XIXème de la police. Aujourd'hui ses cariatides sont illuminées par des spots fluorescents. La foule à l'intérieur est plutôt branchée, c'est la designers' night. La musique techno est passable, le son médiocre, mais je m'assieds près de la piste sur des gradins. Hadley s'est assis là aussi : c'est un grand black assez musclé et très sexy. Il est le photographe de notre concept space -ndrl : notre stand- et il est super gentil. Il est londonien, cool, porte du Lacoste et a trop la classe ; plutôt du genre discret et pas dragueur : on discute.
Arnold est là aussi ; c'est un allemand d'Aix-la-Chapelle, notre cameraman ; it sounds good a-t-il dit quand on m'a présenté à lui comme hôtesse. Sa petite amie a passé les premiers jours sur notre stand, une blonde très fine mais au visage assez ingrat. Mais Arnold est venu à la designers' night parce que j' étais jolie et que j'y allais aussi : donc je l'ai consciencieusement évité. Il était sympathique mais je n'aimais ni son costume rayé, ni sa barbe finement taillée. Gaie et repue, je suis vite partie, satisfaite.
Le deuxième soir, il y a nouvelle une designers night. Rob MacFay, éditeur londonien d'un magazine d'electronic styling, nous engage à venir. C'est un trentenaire à l'allure un peu fouillis, l'air gentil et clubber à la fois. Traits fins, pas spécialement beau, plutôt maigre.
Nous rentrons dans la boîte ce qui n'est pas une mince affaire. Natacha commande six verres de Prosecco, puis on nous annonce l'ouverture du buffet dans le jardin attenant. Hadley et moi avons grand faim et nous y ruons. On se régale et se ressert à boire. Les autres nous rejoignent et une discussion animée s'entame sur les différents mousseux d'Europe. Je ne cède pas sur la supériorité du Champagne jusqu'à… ce que l'on me serve un Sekt que je prend pour du Champagne : j'ai déjà trop bu.
Après le dîner, Natacha et moi allons écouter le live band, un petit groupe de jazz. Yuri est là ; je l'avais déjà croisé la veille, il est Israélien. Ce soir, sa très belle petite amie l'accompagne : il semble gêné et nous parlons peu.
Plus tard Rob l'éditeur vient vers moi et nous nous asseyons pour bavarder. Il est ivre lui aussi. La conversation s'engage assez vite sur moi, son magazine, et sur l'architecture. Il a des idées bien arrêtées sur le sujet, ce qui m'amuse. Je lui plais ? Il me dévore de ses yeux saouls et fatigués ; mais la discussion tient bon.
Je m'en vais dans la salle d'à côté. J'y rejoins mon équipe mais un allemand inconnu en costume et coiffure propres me prend poliment par le bras pour me faire danser. Je m'exécute et ris fort à l'intérieur, car on dirait qu'il danse le jerk.
Plus tard Rob me retrouve, et m'incite à le suivre à sa table où se trouvent la ravissante Mademoiselle Toyota, une japonaise de Londres ultra belle et drôle, et un autre homme. Nous bavardons, je goûte et commande le Strawberry Daïkiri de Yuki et m'éclipse ; je ne tiens pas à parader trop longtemps avec Rob qui déjà m'a caressé la taille, les hanches. Je lui ai bien parlé de mon mari, mais cela ne semble pas le préoccuper. Pourtant son jeu m'amuse ; il m'attire d'avantage que les petits designers en costume rencontrés la veille, d'avantage que le jeune chef d'entreprise qui tient le stand d'en face au salon et qui a de la laque plein les cheveux, d'avantage qu'Arnold Pölser. Est-ce son air défraîchi, ses vêtements froissés, ses cheveux en bataille, son intérêt pour l'édition et l'architecture ? Vraisemblablement… on ne se refait pas !
2h du matin, la musique s'arrête ; mais aucun de nous n'a vraiment envie d'aller se coucher : qu'à cela ne tienne, nous allons à Cocoon, le bar le plus branché de Francfort. On m'y annonce une architecture minimale et futuriste, des tables-cocons qui pourvoient de l'intimité aux clients. Ne serait-ce que pour le décor, je voudrais aller à Cocoon. On hèle un taxi qui a assez de place pour nous 8. Je m'engouffre à l'arrière, puis Rob, puis les autres. Rob pose immédiatement sa main sur ma cuisse.
Je porte ce soir-là une jupe courte et fine en portefeuille, et j'ai la main sur ma cuisse. Rob est en train de glisser la sienne entre ma cuisse et ma paume, ses doigts se glissent dans mon bracelet. Je ne suis pas si surprise, je ressent un mélange d'excitation et d'effarouchement; j'ai bu et je sais que ce n'est pas correct, ni de sa part, ni de la mienne.
Le trajet dure cinq bonnes minutes. Très gênée car j'aime mon mari, mais tout aussi émoustillée, j'ai plaisir à me faire caresser la cuisse, le plaisir de l'interdit, de l'inédit, de la chaire. Je pense à mes 15 ans, quand il avait posé sa main sur ma cuisse à la terrasse d'un café, avant de m'embrasser sur la plage…
Je voudrais répondre aux avances de Rob, et ne voudrais pas ôter sa main de moi. Discrétion ? Plaisir ? Provocation de lui et de moi-même ? Je ne voudrais pas briser le fantasme maintenant ; pas tout de suite. Alors je meus ma main sur la sienne, mais reste fermement décidée à lui faire comprendre dès Cocoon que ce qu'il planifie n'aura pas lieu ; il ne parviendra pas à me coincer entre la cuvette et la porte des wc.
Nous arrivons à Cocoon. La boîte est en train de fermer : est-ce ma bonne étoile ? Sans doute il me caresse encore ; je visite l'endroit et suis satisfaite de l'espace. Nous sommes fatigués, mon équipe et moi voulons rentrer. Je suis soulagée quand nous décidons de grimper dans un taxi direction l'hôtel. Je m'avance vers Rob et lui dit stupidement que j'ai passé une très bonne soirée. Il est déçu, mais lui et la belle Yuki se dirigent vers un autre club ; il sourit.
Le lendemain tout rentre dans l'ordre, Rob a du prendre un avion aux aurores, et à l'heure qu'il est il est peut être déjà dans son bureau de Londres.
J'ai remarqué depuis le début de la semaine les regards insistants de ce jeune chef d'entreprise qui tient le stand d'en face. Il n'est pas du tout mon genre, il ressemble à Tintin, et fait descendre ma libido à 50 en dessous de zéro.
Yuri et sa petite amie reviennent nous voir. La petite amie n'est pas née de la dernière pluie et fait regretter à Yuri d'avoir jamais eu l'idée de m'aborder. Elle sait comment se comportent les hommes en voyage d'affaire : elle s'enquiert de savoir ce que je fais ce soir, s'assure que Yuri m'a bien donné sa carte de visite pour que je puisse les appeler, mais non, Yuri a eu l'élégance de ne pas me donner sa carte, elle ne m'intéresse pas de toutes les façons. Yuri n'a plus le temps de placer une parole et ils s'en vont.
Samedi le Tintin d'en face vient sur mon stand et me demande de but en blanc si je suis disponible demain soir. Ne pouvant répondre non je réponds oui… mais regrette vite : amusée j'en parle à mon mari qui n'a pas l'air de trouver cela si drôle. Je décide le lendemain matin d'inventer une excuse : j'aurais de la famille ici, un anniversaire prévu le soir même. Par trois fois Uwe Bärmeier me proposera sa compagnie nocturne, et par trois fois je parviendrai à m'excuser. Ce tintin allemand ne m'attire décidément pas du tout.
La semaine se termine et j'observe amusée les regards des uns sur les autres, et ce microcosme particulier qui se crée pendant une période où, coupé de son environnement, l'on n'a plus le temps de vivre que pour son entreprise. Le jeune Johann, homme de ménage du stand, et Anita, une hôtesse polonaise au visage sombre, rythmeront la fin de mon séjour. Ils m'apporteront des saucisses et des biscuits. Et si Johann me rappellera les garçons lorsque nous étions au lycée, Anita, elle, deviendra une confidente aussi amusée que moi par cette drôle de débauche d'hommes d'affaire.